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Hommage à Guy Martinière

La SoFHIA a le regret d’annoncer la disparition de Guy Martinière, historien du Brésil. Nous relayons un texte d’hommage rédigé par Laurent Vidal.

Guy Martinière (1944-2026)

Guy Martinière vient de s’éteindre, à La Rochelle, le jour du premier tour des élections présidentielles au Brésil. Étonnant pied de nez du destin pour un historien du Brésil. Né en 1944 à Pau, c’est à l’université de Toulouse, que s’est dessiné son avenir : le professeur Frédéric Mauro, dont les enseignements en histoire économique l’avaient séduit, refuse qu’il puisse préparer son Diplôme d’Etudes Supérieures sur l’Argentine, terre d’émigration de sa grand-mère, et l’oriente vers le Brésil. Travaillant dans la bibliothèque de Fernand Braudel au Collège de France, qui a enseigné à l’université de São Paulo entre 1934 et 1935, il parfait sa formation d’historien, en se spécialisant sur un pays (le Brésil), un thème (l’économie atlantique) et une méthode innovante (l’historiographie).

Nommé assistant d’histoire à l’université des sciences sociales de Grenoble (1968), puis maître assistant en 1975 (après la soutenance de sa thèse), il fonde le Groupe de Recherche et d’Études Économiques et Sociales sur l’Amérique Latine (GRESAL), au caractère pluridisciplinaire clairement affiché. Tant dans ses cours, dans le département d’histoire, à l’Institut d’Études Politiques ou à l’Institut des Hautes Études de l’Amérique latine à Paris, comme dans ses recherches, il élargit son champ d’observation à l’ensemble de l’Amérique latine, s’investissant notamment dans des revues (Cahiers des Amériques Latines, qu’il contribuera à refonder, Problèmes d’Amériques Latines…). La publication en 1978 de l’ouvrage : Les Amériques latines, une histoire économique (PUG), consacre cette orientation.

Mais le Brésil reste toujours le centre de gravité de ses préoccupations intellectuelles, ce dont témoigne la fondation du groupe Grenoble-Brésil (GRESIL) qui souhaite coordonner les échanges scientifiques et techniques entre les Universités de Grenoble et du Brésil. Il publie en 1982, dans la collection « Brasilia » de la MSH de Paris, qu’il a contribué à créer : Aspects de la coopération franco-brésilienne, transplantation culturelle et stratégie de la modernité. La soutenance de sa thèse d’Etat en 1986, toujours sous la direction de Frédéric Mauro (Le Brésil et l’Europe atlantique (XVIe – XVIIIe siècles) : l’invention contemporaine de la brasilianité) l’impose comme un nouveau maître de l’histoire du Brésil. Élu professeur des universités à Grenoble en 1988, il engage les premières orientations doctorales.

Mais il souhaite en parallèle relever un nouveau défi : structurer une partie de ses recherches autour des échanges culturels internationaux. En effet, sa lecture de l’histoire du Brésil est fortement marquée par cette question qu’il a formulée autour de la notion de transplantation culturelle. Il fondera ainsi à Grenoble (1989), à l’intérieur de l’UFR des Sciences Humaines, un Diplôme d’Etudes Approfondies, formation pluridisciplinaire, ouverte aux professionnels de la culture – l’une des toutes premières en France, qui lui servira de laboratoire, d’incubateur pour des projets articulant recherche et action dans le domaine des échanges culturels internationaux.

Nommé à l’université de La Rochelle en 1993, tout en contribuant à la structuration de la Faculté des Lettres, Langues, Arts et Sciences Humaines comme doyen, il invite pour deux conférences inaugurales, Frédéric Mauro et Jean Duvignaud, l’historien de l’atlantique portugais et du Brésil d’un côté, le sociologue de la fête et président de la Maison des Cultures du Monde, de l’autre. Il souhaite ainsi, sous cette double tutelle, proposer une orientation à la recherche et à la formation : l’histoire atlantique et les échanges culturels.

C’est en effet à La Rochelle que Guy Martinière sentira l’air du large et incitera ses collègues (historiens, géographes, civilisationnistes) à inscrire leurs recherches dans la perspective d’une histoire atlantique. Quelques colloques jalonnent ce parcours : Coligny, les protestants et la mer (1996) ; D’un rivage à l’autre : ville et protestantisme dans l’aire atlantique (1998), Le nouveau monde et Champlain (2004). Ces publications s’ajoutent à des travaux organisés dans le cadre des commémorations des grandes découvertes : L’Etat du monde en 1492 (1992) ; Le Portugal à la rencontre des trois mondes (1993). Il structure également, dans cette veine, des travaux collectifs sur les explorateurs européens dans les Amériques (Les voyageurs charentais et la redécouverte des Amériques, XVIIIe – XIXe, Humboldt et Bonpland, une aventure savante aux Amériques…). La création de l’Espace Nouveaux Mondes (1997), puis l’intégration dans le Centre de Recherche en Histoire Internationale et Atlantique (CRHIA – 2008) donneront une lisibilité institutionnelle à ces orientations, qui structurent aujourd’hui encore l’activité de recherche en sciences humaines au sein de l’université de La Rochelle.

Certaines de ces réalisations ont donné naissance à des expositions, des cycles de conférences grand public, grâce au relais des institutions culturelles et des collectivités territoriales : Cartographier les Amériques ; Lisbonne et les grandes découvertes (1998) ; Coudreau et l’Amazonie ; Embarquer pour la Nouvelle France (2008) ; Aimé Bonpland, un naturaliste charentais aux Amériques (2010).

Ces coopérations avec des institutions culturelles témoignent également de son implication dans le champ d’étude des échanges culturels internationaux. La création d’un DESS puis master Pro « Développement Culturel de la Ville » (1999) a permis à près de deux cents étudiants de travailler aujourd’hui dans un secteur professionnel qui n’était alors qu’un domaine en friche. Ici, son inclinaison à établir un dialogue entre recherche et monde professionnel s’exprime de manière évidente (colloques « Gaëtan Picon : de l’aventure culturelle à l’action culturelle », 2004 ; « Les échanges culturels : nouvel enjeu des relations internationales entre les Amériques et la France : les cas particuliers du Brésil et du Canada (XIXe – XXe siècles) », 2009). La fondation du Centre InterMondes, en 2003, dont il est le premier président, sert alors de lieu de rencontre dans la cité de La Rochelle, entre artistes et chercheurs.

En 2014, 6 ans après sa retraite, ses anciens doctorants et collègues lui prépareront des mélanges, en hommage à sa carrière, comme dans la grande tradition historienne : Du Brésil à l’Atlantique. Essais pour une histoire des échanges culturels internationaux. Mélanges offerts à Guy Martinière (Presses Universitaires de Rennes, sous la direction de Laurent Vidal et Didier Poton). Ils lui seront remis à la Flash, le 2 octobre 2014, en présence des présidents de l’université avec lesquels il a travaillé depuis son arrivée : Christian Eskenazi, dont il avait été le vice-président au conseil d’administration, Michel Pouyllau, et Gérard Blanchard. Le doyen de la faculté de droit, Jean-Marie Garrigou-Lagrange, lui avait également fait l’honneur de sa présence. 

Il mettra à profit le temps que lui offre la retraite pour engager la rédaction d’un ouvrage au long cours, fruit de décennies de recherche : Les relations culturelles internationales de la France : de Louis XIV à la Première Guerre mondiale (Les Indes Savantes, 2025).

En reconnaissance de ses engagements, il a été élevé au grade d’Officier de l’Ordre national du Cruzeiro do Sul (Brésil, 1988) et au grade de Chevalier de l’Ordre des Palmes académiques (France, 2004). 

Laurent Vidal