La SoFHIA a la tristesse de vous faire part de la disparition d’une immense figure de la linguistique hispanique, Bernard Pottier, survenue le 12 août 2026 à quelques semaines de son 102e anniversaire.
Nous relayons avec émotion le texte d’évocation que nous ont adressé Patrick Chéraudeau et Bernard Darbord.
Bernard Pottier vient de nous quitter le 12 août 2026. Il fut de ceux qui, avec André Martinet, Émile Benveniste, Jean Dubois, Jean-Claude Chevalier, Algirdas Greimas, Maurice Molho, introduisirent et animèrent la linguistique structurale à partir des années soixante-soixante-dix.
Mais ce fut aussi un grand hispaniste français. A la fois romaniste, hispaniste, américaniste, il œuvra en linguistique générale comme sémanticien, allant de la linguistique espagnole à la linguistique générale qu’il enseigna à Paris-Sorbonne, sans oublier le domaine des langues amérindiennes (guarani, maya, quechua) dont il promut et défendit les études en fondant les Travaux de l’Institut latino-américain de Strasbourg (TILAS), puis en dirigeant au CNRS le Centre d’ethnolinguistique amérindienne, et en les enseignant à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Son action dans ces divers domaines fut d’autant plus efficace qu’il contribua à organiser institutionnellement la recherche linguistique française, lorsqu’il exerça, de 1972 à 1976, la direction scientifique des sciences humaines au CNRS.
Sa carrière témoigne de la diversité de ses activités : docteur honoris causa de bien des universités (Heidelberg, Complutense de Madrid, Saragosse et Maracaïbo) ; commandeur de la Légion d’Honneur ; commandeur de l’Ordre des Palmes académiques. Il fut élu, en 1997, membre ordinaire de l’Académie des Inscriptions et belles Lettres qu’il présida en 2007. Son domaine y était ainsi défini : « linguistique générale, sémantique, histoire des sciences du langage, ethnolinguistique, langue et grammaire espagnole, philologie romane, étude des langues amérindiennes ».
Il fut surtout, pour beaucoup d’entre nous, un maître irremplaçable. Il créa et développa des modèles d’analyse sémantique dans le domaine lexical (analyse sémique) et grammatical (dans la lignée du guillaumisme) dont on continue de s’inspirer. Il proposa des concepts innovateurs utilisés par tous : les schèmes conceptuels (qui sont communs à tous les usagers des langues), l’orthonymie (le mot qui s’impose le premier, avant que par métonymie ou par d’autres transports, d’autres mots viennent à l’esprit), le trimorphe conceptuel (voir : Images et modèles en sémantique, Champion, 2012) qui articule la démarche onomasiologique qui permet de sortir de la simple et monotone binarité. Il était très attaché à ces schémas mentaux qu’il savait représenter d’un trait de crayon ou de craie devant ses élèves.
Dans ses séminaires affluaient bien des collègues, les uns hispanistes (Jack Schmidely, Jean-Claude Chevalier, Michel Dessaint, Maria Helena Araújo Carreira, Marie-France Delport, Bernard Darbord, Patrick Charaudeau), d’autres francisants, généralistes, et même sociologues, anthropologues ou mathématiciens.
Il était un linguiste créateur, inventeur, plus qu’adepte d’une école. Il puisait dans la bibliographie pour s’y enrichir et pour approfondir, plus que pour y chercher des références lointaines. Nous savions en entrant dans son séminaire, au premier rang duquel était toujours présente Huguette Pottier-Navarro, son épouse, que nous allions découvrir une nouvelle version de sa théorie à l’aide d’exemples pris dans la vie courante. Nous l’admirions beaucoup pour cela, mais aussi parce que, toujours attentionné et bienveillant envers ses élèves, il savait établir des liens amicaux faisant que le travail de recherche en sa compagnie était un moment de plaisir.
Nous adressons à sa fille Sabine, à ses enfants, ainsi qu’à toute la famille de Régis, tragiquement disparu, l’expression de notre peine et de nos affectueuses pensées[1].
Patrick Charaudeau et Bernard Darbord
[1] Une « biographie de Bernard Pottier » a été établie en 1988 par Michel Dessaint, dans un Hommage à Bernard Pottier, publié à l’initiative de Jean Roudil, Paris, Klincksieck, I/II, p.5-11. Voir : https://www.persee.fr/doc/cehm_0180-9997_1988_sup_7_1_2108. Le texte est suivi d’une bibliographie de Bernard Pottier, p.13-40. On peut également retrouver une évocation de Bernard Pottier dans les archives de l’Institut Hispanique réunies en 2017 : https://doi.org/10.58079/pu8y