
Les langues d’Afrique dans les péninsules ibérique et italienne : usages, circulations, apprentissages, représentations (XVIe-XVIIe siècles)
Les langues d’Afrique dans les péninsules ibérique et italienne : usages, circulations,
apprentissages, représentations (XVIe- XVIIe siècles)
Au chapitre « De la langue Africaine » de son Thrésor de l’histoire des langues de cest univers
(1613), Claude Duret décrit, en s’appuyant sur les écrits du théologien suisse Theodor
Bibliander, une situation linguistique homogène en Afrique : « en ce qui concerne la généralité
des Africains du jourd’huy divisez en tant de lignages et familles, et estendus par si longues
distances de pays en icelle Afrique, et par si diverses contrées d’icelle, ils parlent tous une
mesme langue qu’ils appellent amarig, langue noble et illustre appellee par les Arabes
d’Afrique, langue Barbaresque, qui est la naïve Africane […] » (p. 551). Il recueille également
des informations sur la “langue Ethyopienne, Indienne ou Nubienne” en se fondant en premier
lieu sur le De ratione communi omnium linguarum et litterarum commentarius (1548) de
Bibliander, mais aussi sur les textes de Guillaume Postel et André Thevet. Plus tard, aux Pays-
Bas, la Description de l’Afrique (1668) du médecin Olfert Dapper, est composée par
compilation de données médiévales et de la compagnie néerlandaise des Indes orientales. Si
cette compilation n’implique pas nécessairement que les informations relayées soient inexactes,
ces deux exemples témoignent de ce que les discours portant sur le continent africain émanent,
dans ces espaces et à cette période, volontiers de discours de seconde main.
La présence européenne en Afrique, et africaine en Europe est pourtant un fait établi, mais son
centre de gravité se trouve plutôt dans les deux péninsules, ibérique et italienne. En 1513 paraît
ainsi à Rome le Psalterium Davidis et cantica aliqua biblica aethiopice, premier imprimé en
caractères éthiopiens, à l’initiative d’une collaboration entre Johannes Potken et des moines
éthiopiens résidant à Santo Stefano Maggiore dont le frère Tomās (Kelly 2024, Adankpo-
Labadie 2026). Dans sa préface à ce psautier de David rédigé en guèze, langue écrite et
liturgique de l’Éthiopie, Potken écrit notamment « […] Dieu aidant, il m’est possible d’éditer
aujourd’hui le psautier de David en véritable langue chaldéenne et de l’offrir aux amateurs de
langues étrangères » (Adankpo-Labadie 2026, 113). Le Psalterium Davidis contient notamment
des notes sur la grammaire éthiopienne. Au contact des pèlerins éthiopiens, plusieurs lettrés
italiens se passionnent ainsi pour la langue guèze au cours du XVIe siècle. En 1548, Mariano
Vittori collabore par exemple avec l’érudit éthiopien Tasfā Ṣeyon et rédige à son tour une
synthèse sur les origines de la langue éthiopienne ainsi qu’une grammaire guèze (Salvadore,
De Lorenzi et Deresse Ayenachew Woldetsadik 2024). Dans la première moitié du XVIe siècle,
le diplomate Yuhanna al-Asad, plus connu sur le nom de Léon l’Africain contribue à la diffusion
de l’arabe dans la péninsule italienne en composant avec Jacob ben Samuel un dictionnaire en
arabe, hébreu et latin ainsi qu’une grammaire en arabe (Zemon Davis 2006, 83-87).
À la même époque, marchands, marins, diplomates, guerriers, missionnaires portugais
naviguent et commercent le long des côtes africaines. Des Africains séjournent ou s’installent
également en péninsule ibérique, de manière forcée dans le cas des personnes esclavagisées,
mais aussi dans le cadre de missions diplomatiques ou encore pour suivre des études comme
les Kongos issus de la noblesse du royaume chrétien du Kongo. Un premier ouvrage de
catéchisme bilingue portugais et kikongo composé par Gaspar da Conceição paraît à Evora en
1556 (Fernandes 2015). Plusieurs grammaires de la langue kikongo sont publiées au XVIIe
siècle, notamment par le biais des presses de la Propaganda Fide à Rome (Macedo 2013). Si
l’importance des empires ibériques dans la structuration de la connaissance romaine du monde
a été soulignée par le projet BABELROME porté par Elisa Andretta entre 2017 et 2021, les
savoirs spécifiquement linguistiques, leurs usages et leur circulation méritent une attention
renouvelée, qui porte le regard sur les aires péninsulaires et leurs interactions concernant les
savoirs portant sur l’Afrique. L’intérêt pour les langues d’Afrique se développe-t-il de la même
manière au Portugal, en Espagne et dans la péninsule italienne ? D’autres langues que l’arabe,
dont Émilie Picherot (Picherot, 2023) a montré la diffusion dans l’Espagne humaniste, sont-
elles au centre des intérêts et des usages des acteurs péninsulaires ? Dans quelle mesure les
représentations de ces langues, de ceux qui les parlent et qui les apprennent sont-elles modelées
par les discours portés sur elles ? Enfin, quel est le rôle de l’imprimerie dans les usages,
circulations, apprentissages et représentations de ces langues ?
Cette journée d’études propose de considérer le rôle des acteurs (voyageurs, missionnaires,
pèlerins, érudits, imprimeurs, théologiens, maîtres de langues, diasporas, interprètes) dans la
constitution de savoirs et représentations sur les langues d’Afrique, de l’arabe au kikongo en
passant par le kanuri (Norbert 2021, Salvatore 2021) et le guèze, dans les péninsules ibérique
et italienne. Il s’agit d’étudier et de comparer les contextes de constitution de ces savoirs
linguistiques, que l’intérêt porté sur les langues se fonde sur une forme de curiosité ou qu’il
revête un intérêt pratique : religieux, économique ou diplomatique. On entend également
éclairer les modalités de recueil et de construction de ces savoirs, dont les sources se trouvent
dans l’expérience de terrain ou bien dans le relais textuel d’information, mais aussi le devenir
de ces savoirs dans des espaces géographiques et sociaux divers. Les modalités de diffusion et
de circulation des données sur les langues nous intéresseront particulièrement, ainsi que la
construction de représentations sur ces langues et leurs reconfigurations textuelles. Les travaux
en histoire, en histoire du livre, en littérature ou encore en linguistique ou en philologie
nourriront la discussion, et pourront en particulier s’intéresser à ces éléments non exhaustifs :
– Acteurs : interprètes, missionnaires, ambassadeurs, voyageurs, pèlerins, maîtres d’études
(professeurs), lettrés, diasporas
– Outils et supports et leur diffusion : grammaires, dictionnaires, vocabulaires, traductions,
ouvrages polyglottes, imprimés et manuscrits
– Récits et représentations : récits de rencontre avec la langue, d’apprentissage de cette langue,
représentations du polyglotte, représentations de la langue
La participation est ouverte aux jeunes chercheurs. Les frais de voyage jusqu’à Grenoble seront
partiellement pris en charge.
Les propositions de communication en français, anglais et portugais d’une durée de 25 minutes
seront envoyées conjointement à clemence.jaime@univ-grenoble-alpes.fr et
mathilde.alain@univ-grenoble-alpes.fr avant le 15 mars 2026. La journée d’études aura lieu le
25 septembre 2026 sur le campus de l’Université Grenoble Alpes.
Pour vous inscrire à cet évènement, envoyez vos informations par e-mail à alice.carette@univ-grenoble-alpes.fr .
Inscrivez-vous via le webmail : Gmail / AOL / Yahoo / Outlook
Date et heure
25 - 09 - 2026