In memoriam - Marie-Claude Chaput

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Marie-Claude Chaput (1944-2022) est entrée dans l’enseignement supérieur en 1983. Après dix années dans l’enseignement secondaire, à Abbeville puis au Lycée A. Chéroux de Vitry-sur-Seine, où elle exerça depuis l’obtention de l’agrégation d’espagnol en 1971, elle fut recrutée à l’université Rennes 2 dont une de ses amies lui avait parlé favorablement, comme assistante, sur un poste LEA, une filière encore considérée comme « un pis-aller par certains », observait-elle en 2008 (lettre à JFB), mais où elle a aimé travailler, en particulier, pour son côté « pratique ». Elle engagea pleinement —elle avait choisi d’être résidente à Rennes— son expérience d’enseignante et ses qualités d’animatrice au service des étudiants, mais, disait-elle, comme détachée du secondaire « peu au courant des us et manières », elle a mis quelque temps à se sentir totalement intégrée.
 
Avec sa participation aux travaux du groupe de recherches récemment constitué à Rennes 2, PILAR2, comme Presse Ibérique et Latino-américaines de Rennes 2, un domaine alors encore largement à explorer, dans une perspective qui se voulait délibérément pluridisciplinaire, elle a sans doute pu trouver une première reconnaissance et une sorte de légitimation de ses travaux sur la presse qui seront par la suite à la base de la plupart de ses recherches. Initiées avec P.-J. Guinard, un de ses professeurs à la Sorbonne où elle avait fait des études d’espagnol et d’histoire, et continuées à Paris X-Nanterre avec Jean Coste, elles déboucheront sur une thèse, soutenue en 1988, sur « L'Espagne agraire à travers la presse (Janvier 1930-Avril 1933) ». Je fus membre du jury. Recrutée comme Maître de conférences à Nanterre cette même année, elle continuera à entretenir des relations étroites avec PILAR, transformé en association en 1996, avec diverses contributions : la première en 1992 sur « La guerre de Cuba y Filipinas en tres Ilustraciones » et la dernière en 2019, à Logroño, sur « El historiador y el periodista ante la historia inmediata ». Entre 2004 et 2009 elle en sera l’active présidente et, en 2016, à Rennes, PILAR lui rendra un juste hommage.


Son arrivée à l’université de Nanterre coïncida avec celle, comme professeur, de Jacques Maurice. En 2015, dans l’hommage que les Cahiers de Civilisation de l’Espagne Contemporaine rendront à leur créateur (cf. « Jacques Maurice et le séminaire sur l’Espagne contemporaine de Paris X» (https://journals.openedition.org/ccec/4977 Hors-série n° 2), elle a retracé cette connivence intellectuelle et scientifique autour du séminaire sur l’Espagne contemporaine, de la collection « Regards sur le XXe siècle espagnol» devenue « Regards sur l’Espagne contemporaine », et des colloques alors organisés. C’est logiquement sous la direction de Jacques Maurice qu’elle soutiendra, en 1997, une HDR (« La société espagnole contemporaine dans la presse et la fiction romanesque avec un inédit sur L'Andalousie de 1971 à 1982 dans Triunfo » qu’avec les membres du jury j’ai pu apprécier).

Dans cette deuxième période qui est déjà celle de la maturité, on peut observer des constantes confirmées par la suite, avec la mise en œuvre d’un hispanisme ouvert à l’étude d’objets aussi divers que la presse ou le roman, des travaux caractérisés par un fort intérêt pour le monde paysan, les périodes de rupture historique et la mémoire, et par un vrai appétit pour l’exploration de nouveaux champs de recherche : les représentations, l’image, le cinéma, mais aussi la didactisation de la recherche comme en témoigne son étude sur Misericordia de Galdós et, plus tard, le manuel de Civilisation espagnole contemporaine, publié avec Julio Pérez Serrano et récemment réédité.

Devenue, à son tour, professeure (en 1998), elle continuera à faire vivre les projets initiés, en même temps qu’elle en lancera ou accompagnera de nombreux autres, consacrés aux grands problèmes historiques ou actuels des sociétés contemporaines, de l’Espagne en particulier : l’Espagne agraire et l’Andalousie, les Fronts populaires, la  résistance au franquisme, l’émigration et l’exil, la Transition démocratique en Espagne, la démocratie, la place des femmes dans l’histoire (avec des études sur Margarita Nelken et Federica Montseny), l’histoire du temps présent (en espagnol, historia actual ou inmediata), le traitement de l’histoire dans la presse (d’Isabel la Catholique à la Révolution des œillets, en passant par Casas Viejas, Castilblanco ou Marinaleda). Comment l’histoire se trouve revisitée en fonction des préoccupations du moment ? M.-C. Chaput a excellé dans cet exercice d’analyse, souvent dans une perspective comparatiste et transnationale, en liaison en particulier avec l’université de Cadix et son Grupo de Estudios de Historia Actual. Un large et complexe spectre qui concerne globalement ce qu’on appelle la civilisation espagnole contemporaine, de 1868 à aujourd’hui, depuis des questionnements profondément cohérents, dans le droit fil des valeurs défendues par Marie-Claude. Avec à la base, presque toujours la presse (Triunfo, ABC, El País, Blanco y Negro, Cuadernos para el Diálogo, la presse française, etc.), mais aussi la littérature (cf. ses études sur Benet, Muñoz Molina, Bergamín, Semprún ou Max Aub) ou des figures historiques (comme F. Giner de los Ríos) et des questionnements plus généraux, relevant de la science historique ou politique. Toutes ces approches sont passées par des productions classiques (des monographies dont on regrette qu’elles soient restées semi-inédites, des articles de revues, des contributions à des séminaires, colloques et congrès, des conférences, des comptes rendus), mais aussi par la direction ou les jurys de thèses, et ses enseignements aux étudiants auxquels, comme l’écrivent ses collègues de Nanterre dans la « Semblanza » à elle consacrée dans l’hommage de 2015 (p.23), « ha transmitido mucho más que conocimientos […], ha transmitido entusiasmo y rigor ».

De toute cette production, on trouvera le détail dans les hommages que lui ont successivement rendu son université, en 2015 (cf. Zoraida Carandell et al. (eds.), La construcción de la democracia en España (1868-2014). Espacios, representaciones, agentes y proyectos, Nanterre, Presses Universitaires de Paris-Nanterre, 2019, pp. 25-42) et PILAR, en 2016 : Intelectuales y medios de comunicación en los espacios hispanófono y lusófono siglos XIX-XX : homenaje a M.-C. Chaput (Rennes, Université Rennes 2,  2017 pp. 21-36) où l’on retrouve des « temáticas que siempre interesaron a M.-C. Chaput, esto es la Historia del tiempo presente y en particular la prensa española y francesas, permitiendo que se entrecrucen los enfoques políticos, económicos y de género », comme le rappelle Nathalie Ludec (p. 15).

De cette production se dégage la figure d’une chercheuse tout sauf solitaire ; on est, en effet, frappé par la fréquente insertion de ses travaux personnels dans un cadre collectif (projets de recherches, congrès, colloques, séminaires) dont témoignent aussi ses liens étroits avec La Contemporaine (ex BDIC), le CERMI ou le Grupo de estudios de historia actual, les multiples coéditions et codirections ou cotutelles de recherches, les études en collaboration ou sa participation à divers comités de lecture ou scientifiques de revues et collections. Bref, son intense implication dans le monde de la recherche avec de multiples responsabilités scientifiques ou administratives généreusement assumées pour le plus grand bénéfice de divers collectifs : la codirection ou la direction de groupes, centres ou laboratoire de recherche (Groupe de Recherche Résistance et Exils (GREX) avec B. Sicot puis seule (2009-2012), Groupe de Recherches Idéologies, Société, Représentations (GRISOR), avec M. Peloille, qui fédéra des chercheurs spécialistes de l’Espagne et de l’Amérique Latines contemporaines), de collections (« Regards ») ou d’associations (PILAR). Pendant la période 2000-2011, ainsi que le rappelle Zoraida Carandell (https://cermi.fr/hommage-a-marie-claude-chaput/), elle fut, par ailleurs, successivement directrice du DEA d'Études ibériques et ibéro-américaines, du Master Études Romanes, de l'Unité de Recherches Études romanes et du CRIIA, Centre de Recherches Ibériques et Ibéro-américaines, en alternance avec Bernard Darbord et Thomas Gomez.

Après sa retraite administrative en 2012, l’implication de M.-C. Chaput dans la recherche et dans la cité est restée intense, en particulier autour des relations entre l’histoire et l’actualité. Il faudra compléter sa bibliographie après 2017, mais ses réflexions sur « El historiador y el periodista ante la historia inmediata » (cf. El historiador y la prensa: homenaje a José Miguel Delgado Idarreta, coord. por Nadia Aït-BachirRaquel Irisarri GutiérrezVíctor Rodríguez InfiestaRebeca Viguera Ruiz, 2020,  pp. 721-741 ; https://dialnet.unirioja.es/servlet/articulo?codigo=7654448), ses collaborations à la revue Historia actual ou son édition, avec J. Pérez Serrano, de Transición y democracia en España : ciudadanía, opinión pública y movilización social en el cambio de régimen (Madrid, Biblioteca Nueva, 2021), résultat d’une des journées d’études consacrées à la Transition démocratique initiées par elle et J. Pérez Serrano en 2008, permettent de constater que sa pratique de la recherche et ses interrogations scientifiques n’ont pas cessé.
 
Ainsi fut, d’après les données biographiques et bibliographiques disponibles mais aussi quelques souvenirs, la carrière de l’hispaniste, caractérisée par une explicite relation entre les recherches, les pratiques d’enseignement, l’histoire et les engagements personnels.
 
Mais il convient aussi de rappeler que si l’essentiel de l’activité scientifique de Marie-Claude a porté sur l’Espagne contemporaine, son intérêt citoyen pour l’Amérique latine auquel elle doit sans doute sa vocation d’hispaniste, n’a jamais disparu. Indépendamment de ses nombreux voyages (sa visite avec le Cercle Jean Jaurès au Palacio de la Moneda en 1972 au Chili l’avait particulièrement marquée) et de ses quelques contributions à propos de Cuba et du Chili, on sait qu’elle suivait avec un fervent et constant intérêt l’actualité du sous-continent. Être invitée en 2016 à faire partie du jury de la HDR sur le Chili de Jimena Obregón dont elle avait connu les parents exilés à l’université de Rennes 2, fut pour elle comme un retour aux sources de son hispanisme.
 
Et pour comprendre comment, de la situation marginale qu’elle ressentait comme étant la sienne au début, elle en est arrivée à cette position centrale dans l’hispanisme qui vient d’être soulignée, comment ne pas évoquer des qualités, indissociables de ses qualités scientifiques et pédagogiques et qu’on dit parfois humaines ?
Ceux qui ont eu la chance de connaître et de fréquenter Marie-Claude garderont, en effet, le souvenir d’une citoyenne engagée dans les luttes sociales. Comme l’écrit Jean-Marie Ginesta (courrier à JFB du 13 septembre 2022), « défendre des valeurs sur lesquelles elle ne transigeait pas, lutter contre les inégalités sociales et économiques, dénoncer les injustices et les privations de liberté, particulièrement dans le monde hispanique, entretenir le devoir mémoriel, telle était sa doxa ».
 
Le souvenir d’une collègue et d’une amie dévouée et généreuse —on pourrait parler de son esprit de sacrifice, qui l’amena par exemple à accepter, à la demande de J.-M. Ginesta, de se déplacer chaque semaine à l’université d’Orléans pour remplacer un collègue absent, en plus de son service au lycée, ou de participer au jury de CAPES à un moment de crise.  Marie-Claude savait rarement dire non, au détriment parfois de sa vie personnelle.
 
On se rappellera, avec Zoraida Carandell, «la travailleuse infatigable, son sens du collectif, son amitié indéfectible », mais aussi son expansivité familière avec ses amis, « sa bonne humeur, avec ce rire franc, spontané, communicatif et généreux » (JMG). Sa chaleureuse capacité d’écoute, son attention envers les autres et sa bienveillance qui n’excluaient pas un esprit critique toujours en éveil, ni les silencieuses souffrances ou les peines —une stoïque retenue.
 
A la mi-août, depuis Le Croisic où, avec sa sœur Monique, elle avait, depuis quelques années, choisi d’aller contempler l’océan, elle s’inquiétait encore de savoir si la maison à la lisière de la forêt de Brocéliande qu’elle avait connue lors de ses années rennaises et après, avait été concernée par l’incendie dont les médias se faisaient l’écho.
 
Sans rien dire du mal qui l’empêcherait de participer, comme tous les ans, le 24 août, à l’hommage parisien aux combattants de la Nueve, et allait l’emporter.
 
Selon sa volonté, elle repose désormais auprès des siens, dans la Creuse, à Saint-Sébastien.
Jean-François Botrel (Rennes, 26-IX-2022)

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