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Edmond Cros, Professeur Émérite de l’Université Paul Valéry-Montpellier 3, est décédé le 2 novembre 2019 à Montpellier.
Edmond Cros est né à Privas, chef-lieu de l’Ardèche, le 28 août 1931. Issu d’un milieu très modeste, il a fait des études universitaires à la force du poignet, avant d’être recruté en 1963 à l’Université Paul Valéry Montpellier 3 en qualité d’Assistant. C’est dans cet établissement que se déroulera sa carrière d’enseignant-chercheur dans le domaine des Littératures espagnole et hispano-américaine. Pendant 7 ans il enseigna également aux Etats-Unis en tant que titulaire de la Chaire Andrew Mellon à l’Université de Pittsburgh. Il fut également Professeur invité dans les universités de Kansas et Virginia (USA), Montréal (Canada) et Granada (Espagne).
Il enseigna pendant près de 50 ans la Littérature espagnole du Siècle d’Or, les Littératures hispano-américaines contemporaines, ainsi que l’analyse filmique qu’il contribua fortement à promouvoir dans l’Hispanisme français. Il dirigea de très nombreuses thèses de Doctorat, Doctorat d’Etat et Habilitation à diriger des Recherches. Soucieux d’attirer les étudiants étrangers, il organisa, à partir de 1967, des cours d’été de langue française au sein d’une association Loi 1901, appelés Cours Intensifs de Français (CIF), pendant une trentaine d’années, avec un grand succès.
Il créa, dans les années 70, un centre de recherches très actif, le CERS (Centre d’Etudes et de Recherches Sociocritiques) ainsi que les revues adossées Imprévue et Co-Textes. En 1985, au plan international, il fonda la revue trilingue Sociocriticism à l´Université de Pittsburgh où il occupait la chaire Andrew Mellon et, en 1991, l’Institut International de Sociocritique (IIS), en collaboration avec le Centre de Recherches Ibériques et Latino-Américaines de l'Université de Perpignan (CRILAUP), le Centre d’Etudes et de Recherches Sociocritiques de l’Université de Guadalajara, Mexique, et l’Université de Pittsburgh, Etats-Unis. Deux institutions toujours actives.
En 2003 et 2004, il fut président et membre du jury du XIIe et du XIIIe Prix de Littérature latino-américaine et de la Caraïbe « Juan Rulfo » (Premio FIL de Literatura en Lenguas Romances, Guadalajara, Jalisco, 2003, écrivain primé : Rubem Fonsec ; 2004, écrivain primé : Juan Goytisolo). Ce prix littéraire très important couronna, depuis sa création en 1991, des écrivains de langues romanes de grande qualité.
Edmond Cros restera, dans le panorama de l’Hispanisme français et international, l’un des chercheurs les plus actifs, inventifs et productifs. Sa passion pour la théorie s’éveilla très tôt et demeura, jusqu’au bout, la colonne vertébrale de sa vie intellectuelle. Entré dans le champ universitaire dans les années 60, au moment des grandes polémiques autour de la Nouvelle Critique, Edmond Cros élabore progressivement sa propre théorie critique, dans le cadre de travaux interdisciplinaires qui fonderont l’École de Sociocritique de Montpellier. Il construira une vision personnelle de la sociocritique dont il assumera l’évolution et l’enrichissement progressifs, ainsi que la diffusion auprès d’un large public étudiant et enseignant, non seulement à Montpellier, mais aussi dans de nombreuses universités françaises et étrangères à travers des colloques et des conférences : en Espagne, dans plusieurs pays d’Afrique, aux Etats-Unis, au Canada, au Mexique, en Colombie, en Argentine, à Porto Rico, au Costa Rica, à La Réunion. L’inventeur de concepts était favorisé par une plume incisive et précise, aussi à l’aise dans les champs culturels les plus divers : littérature, histoire, civilisation, idéologie, psychanalyse, cinéma. Sa bibliographie savante est copieuse, on citera parmi ses ouvrages :
- Protée et le gueux (Paris, Didier,1967)
- Contribution à l'étude des sources de Guzmán de Alfarache (Montpellier, 1967)
- Mateo Alemán introducción a su vida y obra (Madrid, Anaya 1971)
- L’Aristocrate et le carnaval des gueux, (Montpellier, CERS, 1975)
- Ideologia y genética textual, el caso del Buscón (Madrid, Planeta, 1980)
- Théorie et pratique sociocritiques (Paris/Montpellier, Editions sociales/CERS, 1983)
- Lecture idéologique du Lazarillo de Tormes (en collaboration avec A. Gómez Moriana, Montpellier, CERS, 1984)
- Literatura, ideologia y sociedad (Madrid, Gredos, 1986)
- Theory and Practice of Sociocriticism (University of Minnesota Press, Col. Theory and History of Literature, 1988)
- Francisco de Quevedo, Historia de la vida del Buscón ejemplo de vagabundos y espejo de tacaños, edición, introducción y notas (Madrid, Taurus, 1988)
- De l'engendrement des formes (Montpellier, CERS, 1990)
- Ideosemas y morfogénesis - Literatura española e hispanoamericana (Frankfurt, Vervuert Verlag, 1992)
- D’un sujet à l’autre, Sociocritique et psychanalyse (Montpellier, CERS, 1995)
- Origine socio-idéologique des formes (Montpellier, CERS, 1998)
- El sujeto cultural - sociocrítica y psicoanálisis (Buenos Aires, 1995)
- La sociocritique (Paris, L’Harmattan, coll. Pour comprendre, 2003)
- El Buscón como sociodrama (Granada, Universidad de Granada, 2006)
- La Sociocrítica (Madrid, Arco-libros, 2009)
- De Freud aux neurosciences et à la critique des textes (Paris, L’Harmattan, 2011)
Edmond Cros s’est aussi exercé avec talent et sensibilité à l’écriture romanesque dans une tétralogie à la fois autobiographique et historique : L’Énigme des cinq colombes (1998), L’Histoire véritable de Santa Cruz de la Plata (1999), Ariane, ma sœur (2002), et le dernier titre, Mais il reviendra le temps des cerises (2009), qui témoigne de son engagement profond.
Mais tout cela ne serait rien sans la personnalité d’Edmond Cros, sa générosité, sa solidarité, sa fidélité dans les relations humaines et sa fiabilité dans ses engagements idéologiques et citoyens au cours de périodes conflictuelles, où les revirements étaient monnaie courante. Nous venons de perdre un grand intellectuel, un grand universitaire et un grand ami, ou, comme disent les Espagnols, todo un Señor.
Milagros Ezquerro, Sorbonne Université
Assia Mohssine, Université Clermont Auvergne, Institut International de Sociocritique
Michèle Ramond, Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis